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Formes événementielles énactives dans l’art contemporain à l’ère de l’économie de l’expérience et de l’attention

 

Ma recherche actuelle, menée dans le cadre d’un doctorat d’Esthétique à l’université Rennes 2, porte sur l’exploration de démarches artistiques contemporaines qui privilégient une certaine forme d’événementialité : j’entends par événementialité le caractère de ce qui advient dans l’instant et de fait, instaure une disruption dans son contexte d’apparition. Ce qui m’intéresse n’est pas tant la disruption elle-même que ce à quoi elle engage : un présent neuf, plastique, ouvert où ce contexte et ceux qui l’habitent sont comme affranchis de leurs identités historiques et peuvent s’offrir à de nouveaux devenirs, à de nouvelles relations.

Ainsi, je considère le travail d’artistes qui produisent et souvent s’engagent physiquement dans un contexte générateur de rencontre entre différentes entités (personnes, choses, lieu), la forme même de cette rencontre constituant l’oeuvre, au sein de laquelle ces entités se voient transformées dans le contact des unes avec les autres. En effet, on peut dire, en s’inspirant de la pensée du neurobiologiste Francisco J. Varela (1946-2001) et de son concept d’ « énaction », que ces entités « co-émergent », qu’elles s’altèrent mutuellement dans l’événement de leur co-présence, qu’elles sont « énactives ».

Imprévisible et unique, cette situation de rencontre est vécue au présent, dans un devenir ouvert et plastique dont je souhaite ici questionner la puissance esthétique, éthique et politique, tant à l’aide des théories vitalistes contemporaines de Bergson à Deleuze, que d’une philosophie de l’hospitalité telle que celle de Jacques Derrida, des apports des neurosciences sur le fonctionnement de l’esprit ou encore des pratiques de l’attention héritées de la tradition contemplative orientale.

 

Si l’événement a traversé en profondeur la philosophie du 20ème siècle, y prenant une place considérable, notamment avec la phénoménologie et le poststructuralisme, il a également hanté l’art dès les années 1950, sous la forme de l’art de la performance.

L’apparition de l’Event en 1952, du Happening en 1958, du Performance Art dans les années 1960 et 1970 avec l’influence des nouvelles formes chorégraphiques, a été décisive. Symptômatique d’un besoin de décloisonnement des vocabulaires plastiques et d’un rapprochement de l’art et de la vie, ce nouveau langage corporel et temporel a tenté d’opérer un dépassement des limites de l’institution muséale dans une dynamique disruptive propre à l’événement. Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, la performance s’est autant développée que banalisée, devenant un langage parmi d’autres, institutionnalisé et marchandisé. Dans sa forme la plus réifiée, elle sert comme les autres arts à fournir au grand public consommateur de culture un divertissement dont le corps, le geste et l’action fournissent en temps réel la matière première. Elle alimente alors une autre forme d’événement, celui par lequel une structure de pouvoir cherche à tout prix la plus grande part d’attention.

 

Si la performance entretenait historiquement une relation immédiate avec l’événement au sens où je l’entends, il n’en est donc plus tout à fait ainsi ces dernières années. L’événement est ailleurs. Il existe en effet une différence entre les démarches événementielles des années 1960-1970 et celles qui émergent aujourd’hui. Le contexte culturel a changé : il ne s’agit plus pour les artistes d’élargir le champ de l’art, de décloisonner et multiplier les médiums ou de s’extraire de l’institution pour investir l’espace du quotidien mais d’inventer de nouvelles manières d’être ensemble et d’agir dans le monde, en tenant compte de la complexité des paramètres de l’existence (théorie de la complexité).

La question de l’événement ici en jeu recoupe celle de l’art comme expérience, dans le sens large que lui donnait John Dewey d’expérience de vie, imprévisible, liée au présent, active, transformatrice. Entendue ainsi, la question devient implicitement : Qu’est-ce que l’art comme expérience quatre-vingts ans après Dewey?

Pour traiter cette question, j’écarte volontairement deux aspects de cette expérience qui concernent d’un côté le seul artiste et de l’autre le seul spectateur. En effet, je n’aborde ni la nature événementielle de l’acte créateur chez l’artiste (par exemple l’improvisation), ni la réception esthétique comme apparition au regard (l’Ereignis / Eräugnis heideggerien) ou épiphanie. Je m’intéresse bien plutôt au processus créatif lorsqu’il est le fruit d’une expérience partagée : une rencontre où les différents individus co-deviennent entre eux et avec ce qui les entoure ; un art au/du présent et de la co-présence, un art de l’attention.

Ce qui me préoccupe dans la nature événementielle de l’art relève d’une poïétique qui engage l’artiste au premier chef, mais aussi d’autres acteurs de l’œuvre, qu’on les nomme « public », « participants », « collaborateurs », etc. Cette poïétique relève de processus de création engageant des expériences collectives, des rencontres inouïes des singularités, qui font œuvre.

 

Cette approche de l’événement s’avère donc plus « constructiviste » que purement phénoménologique. En effet, mes sources théoriques privilégient une conception deleuzienne de l’événement comme advenir multiple sur un plan d’immanence où viennent s’effectuer des singularités (humaines, non humaines) qui se mettent en rapport et se transforment mutuellement dans un devenir jamais stabilisé.

Et je rapproche cette conception de la pensée de l’ « enaction » telle qu’introduite par Varela : l’« enaction » désigne un mode d’être au monde basé sur l’idée que l’esprit ou le sujet, non séparé du monde, co-émerge avec ce dernier, remettant en cause la conception cartésienne d’un sujet percevant et se représentant un monde qui lui préexiste. Varela s’appuie sur des découvertes scientifiques rigoureuses pour rejoindre la conception philosophique bouddhiste d’une absence de fondement du soi et du monde. Ce lien se trouve corroboré par la pratique méditante de nombreux artistes ayant recours à l’événement dans leur art (John Cage, Marina Abramovic, Ad Rheinhardt, On Kawara, etc.) ou par l’intérêt récent de certains chorégraphes, plasticiens ou metteurs en scène pour sa cousine proche, l’hypnose (Joris Lacoste, Catherine Contour, Marcos Lutyens), état altéré de la conscience provoqué par l’adéquation entre le corps et l’esprit.

Cet ajustement de perspective quant à la question de l’événement en art me conduit donc vers des pratiques artistiques processuelles qui mettent en œuvre les conditions de la rencontre entre différents acteurs – humains, choses, espace, etc. –, une rencontre fondamentalement imprévisible puisque dépendant des rapports tissés entre ces acteurs qui « co-émergent » et se « co-réalisent » dans l’instant. La nature du rapport sujet/objet ou sujet/monde est ici bouleversée.

 

Considérer l’événement du point de vue de l’énaction a nourri ma démarche curatoriale depuis une dizaine d’années : en effet celle-ci s’est naturellement tournée vers des dispositifs favorisant la co-émergence, le devenir et l’imprévisibilité des formes, dans une conception de l’art comme organisme vivant et communauté interagissante. J’envisage donc de prendre comme point de départ l’analyse des enjeux de certains de ces projets pour ensuite explorer le travail de certains artistes qui, pour la plupart, y ont participé. Ce sont :

Biennale de Rennes 2008 et 2010 – les SouRCEs (des artistes dans le monde du travail), Ce qui vient (notre rapport à ce qui vient, prémisses de ma recherche sur l’événement) ;

Plutôt que rien – Démontages et Formation(s), Maison populaire de Montreuil, une saison d’exposition autour de la notion d’altération ;

– Orange rouge : des artistes créent avec des adolescents dans un contexte inhabituel (classes ULIS) ;

Anomies, projet Labex CAP /Phénorama avec l’artiste Audrey Cottin ;

Ecole erratique avec l’artiste François Deck, projet en cours sur 2014-2015 ;

L’événement ou la plasticité des situations, projet à venir à Phakt Rennes en 2015.

 

Je travaille exclusivement sur des artistes actuels qui œuvrent selon cette conception de l’événement, favorisant la co-émergence, en analysant certaines de leurs œuvres en particulier (dont certaines produites dans le cadre de mes projets curatoriaux) : Yaïr Barelli (CeConTexte), Catherine Contour (Plages et Plongées), Audrey Cottin (O.perating T.heater et Clapping group), François Deck (L’école erratique), Nico Dockx (Sticky Rice), Thomas Hirschhorn (Flamme éternelle, Théâtre précaire), Pierre Huyghe (The Host and the Cloud).

Je souhaite étudier le corpus décrit ci-dessus à la lueur d’un appareillage théorique structuré prncipalement, mais pas exclusivement, autour des pensées de Gilles Deleuze (et Félix Guattari) et Francisco Varela qui confrontent la conception occidentale du sujet à sa dilution dans une immanence événementielle qui ne s’oppose pas à la transcendance.

 

Je tenterai de définir ce qu’ils ont en commun comme par exemple la présence de l’artiste au sein de l’œuvre en devenir, la formation d’une communauté éphémère, le brouillage du rapport artiste/œuvre/public, la remise en question des codes de l’exposition, l’absence de certitude quand à la forme finale, la pratique de l’attention à l’autre et à la situation dans le processus même de création. Mais je m’attacherai également à analyser leur spécificité respective, chacune se distingant des autres dans son positionnement ou sa philosophie par un ou plusieurs aspects.

Ces œuvres mettent en action les relations humaines dans une forme d’utopie réalisée, en échappant à l’instrumentalisation dont souffrent certaines démarches revendiquées comme participatives ou relationnelles.

Nous verrons en quoi ces pratiques initient un mode d’existence événementiel qui questionne en profondeur le statut du sujet dans le monde.

 

Cette préoccupation essentielle se découpe sur fond d’une mutation des conditions d’existence dans nos sociétés postcapitalistes, caractérisées par une nouvelle forme d’économie, dont le sujet humain et ses attributs existentiels – l’expérience, l’affect, l’attention, la cognition – constituent les valeurs. L’économie de l’expérience et l’économie de l’attention sont les deux pans d’un même mécanisme destiné à faire de la personne, dans toute sa complexité psycho-cognitive, non plus le consommateur du produit ou du service, mais le produit lui-même. Ceci suppose la modélisation et la production d’expériences personnalisées mais standardisées pour la première et l’annulation progressive des expériences immédiates du monde (sensorielles, corporelles, émotionnelles) pour la seconde. Qu’est-ce que la présence à soi et à l’autre dans l’instant présent lorsque le corps, les sens, les neurones même sont traversés, voire manipulés par de l’information ? Qui régit ces données infiltrées au plus profond du sujet ? Que deviendra l’élan vital, cet événement primordial et perpétuel de chaque être vivant, à l’heure des neuro-nanotechnologies ? Et quelles communautés formerons-nous, autour de quel nouveau centre neural ou selon quelles structures distributives ?

 

Ces interrogations nous invitent naturellement à ouvrir un champ d’hypothèses quant à la nature et à la forme de l’événement dans l’art aujourd’hui, au-delà de ses formes réifiées, en se tournant vers des pratiques qui développent l’attention au présent comme une voie pour dépasser la dichotomie de l’autonomie ou de l’hétéronomie de l’art, qui a hanté l’histoire de l’art depuis la 2ème guerre mondiale et qui semble aujourd’hui devoir être totalement repensée. Les artistes étudiés dans cette recherche, qui s’attachent à offrir un contexte propice au surgissement de formes inouïes résultant de la co-présence de singularités multiples, semblent bien plutôt ouvrir un champ immense de possibilités, celui de l’anomie. Un champ où l’absence de loi garantit la possibilité, située mais universelle, de toujours créer un monde neuf. On devine alors la portée politique d’un tel horizon.

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